mercredi 21 octobre 2009

Le ruban blanc : la critique

Ce fut l’une des surprises du dernier Festival de Cannes : de par son sujet (un décryptage des origines de l’extrémisme dans un village apparemment sans histoires) et par la palme qui en résulta ensuite. La polémique passée, il reste que le film possède d’indéniables qualités. Avec justement des commérages, dans une Allemagne rurale à l’aube du premier conflit mondial.

En 1914, des évènements troublants agitent un petit village allemand. Le jeune instituteur de l’époque raconte. D’abord, le médecin du village fait une chute de cheval. Bien vite, on s’aperçoit que cela n’a rien d’un concours de circonstances : quelques mois plus tard, s’ensuivent une série d’actes malveillants. Le fils d’un notable est retrouvé molesté par les enfants du village avant qu’un garçonnet handicapé ne fasse les frais de sa différence. Le ruban blanc du titre, c’est le symbole d’innocence et de pureté qu’on noue dans le film au poignet des enfants pour qu’ils se repentent de leurs fautes. Des enfants au visage angélique mais à l’œil pernicieux que Haneke semble sortir du Village des Damnés où un groupe de blondinets venus d’ailleurs semait le trouble dans une petite ville. Si l’enfant est coupable de cruauté envers les siens, l’adulte n’en sort pas grandi. Infidèle, violent, rigide, il pousse sa progéniture à respecter une morale très stricte. Et si une éducation réactionnaire, impitoyable, pouvait conduire aux pires excès ? Le cinéaste ne donne pas le coupable au spectateur mais conclut son œuvre sur l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, qui déclencha le premier conflit mondial. Une causalité qui dérange mais dont la maîtrise filmique, inventive et dénouée de voyeurisme, force le respect.

Et si une éducation rude et puritaine avait conduit l’Allemagne vers l’extrémisme ? Une métaphore effrayante d'inventivité, servie par la froideur de sa photographie en noir et blanc.
Jonathan Blanchet - Sortir n°849 (semaine du 21/10/09)

mercredi 7 octobre 2009

Dujardin, cow-boy fringant

Dujardin, cow-boy fringant

Il aura au moins fallu soixante-quinze albums pour que Lucky Luke se lance d'un galop ferme et décidé à l'assaut du grand écran. La tentative de Terrence Hill dans les années quatre vingt-dix et l'épisode des Daltons par Eric et Ramzy sont loin derrière. On remet les compteurs à zéro et c'est Jean Dujardin qui chausse les santiags. Un choix qui le vaut bien, rapport à la classe et la nonchalance du personnage. Derrière la caméra, on retrouve James Huth, le gaillard qui avait déjà dirigé « Loulou » dans Brice de Nice. Entre le blond peroxydé imbu de lui-même et le garant des libertés de l'Ouest, on ne joue pas du même calibre. Dujardin devra donc abandonner ses vannes fétiches le temps d'un film. Même si Bruno Salomone, compagnon des "Nous C nous" se colle le rôle du cheval en prêtant sa voix au fidèle Jolly Jumper. Sur le papier, l'aventure semble prétexte à dérouler le tapis rouge aux mines patibulaires de l'Ouest qui écument les albums depuis 1946 : Jesse James, Billy the Kid, Calamity Jane... Manquent les daltons mais les producteurs l'ont bien compris : mieux vaut ne pas griller toutes ses cartouches d'un coup. Sortie le 21 octobre.
Photo : UGC

J.Blanchet -100% Vosges


mercredi 30 septembre 2009

Thirst, ceci est mon sang : la critique

Sa trilogie sur la vengeance achevée, Park Chan Wook revient avec une histoire de vampire très attendue. Sang-hyun, jeune prêtre respecté et respectable se porte volontaire pour expérimenter un vaccin en Afrique. L'effet est dévastateur. Comme tous les autres cobayes, l’homme d’église est laissé pour mort. Mais une mystérieuse transfusion sanguine le ramène à la vie. Sang-hyun retourne alors dans son village natal et retrouve une amie d'enfance qui ne le laisse pas indifférent. Il se découvre de nouveaux besoins que sa morale réprime. Incapable de résister à ses pulsions, il est consumé par le doute.

Le cinéma de Park Chan Wook, c’est souvent l’affaire d’un savant mélange éthéré, brutal et insolite. Thirst n'est pas à la hauteur de la fresque horrifique auquelle on pouvait s'attendre. Devant la richesse de son sujet, le réalisateur a du mal à canaliser ses idées. A la croisée de la violence de Old Boy et du bucolisme de Je suis un Cyborg, Thirst démarre pourtant sous les meilleures auspices. Poétique, érotique et sanglant, la première heure s’attarde sur le jeu dangereux du prêtre à crocs et de sa victime, pas si innocente. La densité des personnages pose la question du célibat des prêtres et des pulsions susceptibles de les assaillir comme de simples hommes. Malheureusement, sans pour autant creuser plus loin dans la transgression. Incapable d'équilibrer son récit, le cinéaste coréen déroute dans le dernier tiers de l'histoire, devenue trop extravagante. La vraie nature du prêtre à peine dévoilée au grand jour, le récit sombre dans la farce sanguinolente, jusqu’à en devenir agaçante.

Jonathan Blanchet pour Sortir

mercredi 19 août 2009

Rencontre avec un prophète

Révélation du Festival de Cannes 2009, Tahar Rahim campe dans Un prophète de Jacques Audiard, un détenu parti de rien. Illettré, méprisé, il va se construire derrière les barreaux et gagner la confiance de prisonniers corses pour mieux les doubler. Exceptionnel.

Sortir : Vous foulez les marches de Cannes pour la première fois et c'est un succès. Comment avez-vous vécu ce moment ?
Tahar Rahim : Mes potes n'arrêtaient pas de me dire d'aller à Cannes les autres années pour me vendre, mais moi ce n'était pas mon monde. D'y aller cette année avec un Audiard, cétait un rêve, j'étais sur orbite. C'est un peu comme si on était entré dans une autre dimension ! Dans ma tête, c'était le bonheur. Je n'ai rien compris à ce qui s'est passé après la projection, toute cette grande salle pleine à craquer qui témoigne son bonheur, c'était incroyable.

Sortir : Comment s'est passée votre rencontre avec Jacques Audiard ?
T.R : La première fois que j'ai vu Jacques, c'était sur le tournage de la série La commune (diffusé sur Canal Plus, NDLR) avec Philippe Tribois. C'était un ami à lui et il est passé le voir sur le plateau. En revenant du tournage, on s'est retrouvé par hasard dans la même voiture. Je savais plus où j'étais ! Depuis Sur mes lèvres, je n'avais qu'une envie, c'était de travailler avec ce mec. J'ai fait sept-huit essais sur trois mois pour Un prophète avant de décrocher le rôle.

Sortir : La complexité et l'ambiguïté du personnage ne vous ont-elles pas effrayé à la lecture du scénario ?
T.R : J'ai commencé à flipper pendant le tournage. C'était un gros truc, il fallait assurer. Au début, je bloquais beaucoup, j'avais du mal à faire péter le cadenas. On a parlé avec Jacques : du personnage, du film, de tout. J'ai commencé à me détendre.

Sortir : Comment avez vous préparé ce rôle particulier ?
T.R : J'ai étudié plein de films, de documentaires et je me suis rendu compte qu'il ne fallait pas du tout passer par là. Parce que Malik entre en prison et ne connait rien, il fallait que ce soit mon cas. Je devais arriver vierge du personnage. Je me suis fais passer pour un SDF dans Paris. C'est une société parallèle : le premier te propose un verre, le deuxième te regarde violemment comme quelqu'un qui empiète sur son territoire. Le soir, je suis allé au cinéma pour voir la réaction des spectateurs. Pour eux, tu n' existes pas.


Sortir : Quel genre de metteur en scène était Audiard sur le tournage ?
T.R : Avec Jacques, il y a toujours cette contrainte de direction, mais il y a de l'espace, il vous laisse improviser, habiter le personnage du moment qu'on garde le sens de la scène. C'est difficile mais jouissif.

Sortir : Quand votre personnage entre en prison, le spectateur ne connait rien de sa vie d'avant. Avez-vous été aiguillé sur son passé ou avez-vous dû en imaginer un pour justifier ses actes ?

T.R : Sur papier, le passé du personnage n'existait pas. Le réalisateur a certainement son idée, j'ai eu la mienne mais je l'ai abandonnée. Se dire que c'est un sans-abri donne un éventail énorme de possibilités et suffisait pour le rôle. Il a fallu que je crois complètement au personnage, et à un moment, ça en devient perturbant. Sorti du tournage, je n'avais pas conscience de cette situation d'enfermement. J'étais limite agoraphobe, je ne supportais pas la foule, je ne pouvais pas boire un verre avec des potes ! J'ai mis deux mois à me défaire du personnage.

Sortir : A Cannes, Audiard a présenté ce film comme le parcours d'« un garçon qui doit tout à la prison » en précisant qu'il ne pensait « pas que ce soit un cas isolé »...
T.R : Je n'ai pas envie de dire que la prison apporte aux gens, c'est vraiment un endroit horrible. Mais ça peut les changer, ils font un choix de vie. J'ai connu un mec qui avait fait de la taule. La peur d'y retourner l'a poussé à construire quelque chose. Il ne parle pas beaucoup avec les autres et a du mal à se fondre dans un groupe. D'autres en sortent et y retournent. J'en connais même qui sont mieux là-bas. Dehors, les mecs sont perdus, n'ont pas de vie sociale. Alors qu'en prison, il y a des codes. Ils se sentent exister.


Sortir : Le titre du film reste très énigmatique. Un prophète, mais de quoi ?
T.R : Jacques voulait jouer sur l'ironie. Il n'y a pas de dimension messianique, je n'y vois rien de religieux. Le titre annonce un nouveau type de criminel, qui s'est construit en partant de rien.

Sortir : A l'intérieur, La commune, Un Prophète : jusqu'ici vous ne versez pas franchement dans la comédie...
T.R : Je ne me sens pas encore prêt à faire rire les gens au cinéma, c'est très difficile. Mais j'imagine ce métier comme un pays à découvrir, je n'en suis encore qu'au début. J'ai toujours aimé le cinéma de genre : je pense qu'il permet de rendre crédible une autre réalité. Et c'est vrai que les personnages sombres m'attirent même si je n'ai aucun point commun avec eux. Ils sont complexes et intéressants. Et visiblement, ces rôles me correspondent puisque j'ai passé beaucoup d'essais et ce sont les seuls pour lesquels j'ai été retenu.

Sortir : Comptez-vous renouveler l'expérience du théâtre ("Libres sont les papillons") ?
T.R : Je ne suis pas encore tombé sur quelque chose qui me fait vibrer. Quand je joue une pièce, il faut que j'y mette toutes mes tripes. La scène m'impressionne plus que la caméra.

Sortir : Vous êtes-vous déjà remis au travail ?

T.R : Avec le réalisateur de Tahar, l'étudiant (docu-fiction dont il est le héros, NDLR), Cyril Mennegun, nous bossons sur une idée de film autour de la schizophrénie. Le personnage principal est libre mais s'enferme tout seul au fur et à mesure. Il n'est pas question d'effets spéciaux, mais de parler des malades qu'on ne voit pas, de ceux que l'on n'interne pas, et qui sont rejetés de partout. J'aime explorer des personnages différents. J'aime explorer l'humain.

Propos recueillis par Jonathan Blanchet. Photo : Charlotte Clidi

jeudi 23 juillet 2009

Brüno : la critique

On se souvient de Borat, ce journaliste kazakh antisémite et misogyne qui sillonnait les Etats-Unis pour y prendre des exemples de savoir vivre pour le compte de son pays. Dans le costume du mariole se cachait l'acteur Sacha Baron Cohen, réputé pour coller au plus près de ses personnages dans toutes les situations, même lorsqu'il fait la promotion de ses films à l'étranger. L'intrigue, prétexte à déployer de nombreuses caméras cachées, dénonçait derrière l'humour gras, un racisme parfois bien marqué dans l'Amérique profonde. Cette fois, il troque la moustache pour le string et la démarche chaloupée d'un présentateur gay autrichien fashionista jusqu'au bout des ongles.


Brüno, c'est le nom de son personnage, écume les Fashion weeks du monde entier pour son show télé (fictif, évidemment) jusqu'à ce qu'une gaffe de trop le déclare persona non grata aux yeux du gotha de la mode. Il décide alors de partir pour Los Angeles afin d'y trouver les contacts nécessaires pour devenir « la première célébrité autrichienne gay depuis Schwarzenegger ». Même recette et même principe de ce qui faisait le sel de Borat. L'humoriste a désormais dans sa ligne de mire l'homophobie et le star system hollywoodien. L'effet de surprise est passé, se renouveler paraît difficile mais il faut croire qu'impossible ne veut pas dire Brüno. Petit florilège d'une farce pas si innocente. On passe ici d'une réunion au sommet organisée entre israéliens et palestiniens avec Brüno comme médiateur (!) à ce casting où une mère de famille accepte le plus sérieusement du monde de déguiser son jeune enfant en nazi pour une séance photo ! La liste est longue et il serait criminel de la gâcher. Inévitablement, certains tiqueront, Brüno tape sans surprise largement en dessous de la ceinture. La force de Brüno vient de l'audace de son auteur qui campe ses personnages sans jamais se dérider dans les situations les plus improbables. La société n'en sortira pas grandie, la prise de conscience de ses dérives est, elle, bien réelle.

Borat en mettait déjà plein la vue, Brüno a définitivement fait tomber les limites du politiquement correct. Un humour déconcertant à ne pas mettre devant tous les yeux.


Jonathan Blanchet

Paru sur Sortir.eu



vendredi 19 juin 2009

Transformers - La revanche : la critique

Comme chaque année, été rime avec blockbuster copieusement garni en effets spéciaux. Fidèle au poste, Michael Bay (Armageddon, Pearl Harbor) ouvre le bal avec un deuxième volet de Transformers, où des robots géants s'en mettent plein la tronche pendant deux heures. Inspiré de jouets nippons, un premier passage sur grand écran en 2007 avait ravi les amateurs qui n'attendaient que ça devant l'évolution constante des effets visuels. Pour ceux qui auraient raté le début, il y a les bons Transformers et les mauvais, respectivement nommés Autobots et Decepticons. Les premiers se sont promis de faire régner la justice et de stopper les seconds, avides de destruction. Il y a deux ans, les Decepticons étaient défaits grâce à l'aide un adolescent un peu looser sur les bords et qui finissait, - c'est la magie hollywoodienne -, à sortir avec la fille de ses rêves. Merci pour lui. Cette fois, Sam Witwicky (Shia LaBeouf) part à la Fac découvrir les joies des cours en amphi et des soirées étudiantes. Mais les ennuis ne sont jamais bien loin...

Il fallait bien un prétexte pour relancer la machine. Comme prévu, le scénario ne casse pas des briques, mais à l'image c'est tout le contraire. Ça explose de partout et Bay exploite ce plaisir coupable jusqu'à plus soif. Le réal' en roue libre dépasse les limites du déjà vu en matière d'effets spéciaux. Bonne nouvelle, la caméra n'a plus la bougeotte et si les ralentis sont toujours (trop) présents, elle prend enfin le temps de se poser. Les amateurs seront ravis d'admirer des mastodontes tout de métal vêtus se dérouiller dans des décors dantesques. A l'image de la dernière scène de bravoure, qui dépasse la demi-heure au beau milieu des pyramides d'Égypte. Ce n'est pas du cinéma, c'est un manège à sensations. Attachez vos ceintures.

Transformers 2 met la barre plus haut mais ne change pas la recette. Un maximum d'effets spéciaux et tant pis pour le scénario. Vous voilà prévenus.

Jonathan Blanchet / Sortir

mercredi 27 mai 2009

Looking for Eric : la critique

Ce n'est pas la première fois qu'un footballeur investit le terrain du cinéma. Il y eut Ginola, plus récemment Zidane et son fameux « portrait du 21ème siècle » filmé par une nuée de caméras... L'an dernier, déjà présenté à Cannes, Maradona foulait le tapis rouge pour le film de Kusturica. Mais cette fois, le héros du film n’est pas celui qu’on croit. Le Eric du titre, c’est bien sûr Eric Cantona, footballeur. Mais c'est aussi Eric Bishop, père de famille divorcé qui élève seul ses deux fils . Il se morfond dans son quotidien de postier. A moins qu’il ne retrouve le frisson des victoires de son idole, Eric Cantona. Se remémorant les succès du « King Eric » et tirant un peu trop sur les pétards de son fils, il s’imagine reprendre goût à la vie avec lui.


La force du film de Ken Loach, moins politique que dans ses précédents films, c'est cet intérêt pour le parcours d'un postier de banlieue, au bout du rouleau qui se rêve dans les succès de son idole. Il évite ainsi de tomber dans la biographie à la brosse à reluire. Et il y a Cantona, qui apparaît comme un sauveur, au bon moment et qui sait s'effacer à temps. Il s’oublie dans la deuxième partie du film, même si son nom n'est jamais loin. Et joue admirablement la carte de l’autodérision. Les amateurs retrouveront avec plaisir les fameux aphorismes qui forgèrent l'image du footballeur au sang chaud... Et même quelques trouvailles du réalisateur anglais. « Celui qui anticipe tous les dangers ne prendra jamais la mer » déclame Cantona dans un élan inspiré. Looking for Eric, une catharsis pour Eric le postier, la renaissance d’Eric le footballeur, devenu acteur. Après tout, n'est-il pas un homme mais Cantona ? Une palme manquée pour Ken Loach et son acteur, formidable Steve Evets.



Jonathan Blanchet / Sortir