mercredi 19 août 2009

Rencontre avec un prophète

Révélation du Festival de Cannes 2009, Tahar Rahim campe dans Un prophète de Jacques Audiard, un détenu parti de rien. Illettré, méprisé, il va se construire derrière les barreaux et gagner la confiance de prisonniers corses pour mieux les doubler. Exceptionnel.

Sortir : Vous foulez les marches de Cannes pour la première fois et c'est un succès. Comment avez-vous vécu ce moment ?
Tahar Rahim : Mes potes n'arrêtaient pas de me dire d'aller à Cannes les autres années pour me vendre, mais moi ce n'était pas mon monde. D'y aller cette année avec un Audiard, cétait un rêve, j'étais sur orbite. C'est un peu comme si on était entré dans une autre dimension ! Dans ma tête, c'était le bonheur. Je n'ai rien compris à ce qui s'est passé après la projection, toute cette grande salle pleine à craquer qui témoigne son bonheur, c'était incroyable.

Sortir : Comment s'est passée votre rencontre avec Jacques Audiard ?
T.R : La première fois que j'ai vu Jacques, c'était sur le tournage de la série La commune (diffusé sur Canal Plus, NDLR) avec Philippe Tribois. C'était un ami à lui et il est passé le voir sur le plateau. En revenant du tournage, on s'est retrouvé par hasard dans la même voiture. Je savais plus où j'étais ! Depuis Sur mes lèvres, je n'avais qu'une envie, c'était de travailler avec ce mec. J'ai fait sept-huit essais sur trois mois pour Un prophète avant de décrocher le rôle.

Sortir : La complexité et l'ambiguïté du personnage ne vous ont-elles pas effrayé à la lecture du scénario ?
T.R : J'ai commencé à flipper pendant le tournage. C'était un gros truc, il fallait assurer. Au début, je bloquais beaucoup, j'avais du mal à faire péter le cadenas. On a parlé avec Jacques : du personnage, du film, de tout. J'ai commencé à me détendre.

Sortir : Comment avez vous préparé ce rôle particulier ?
T.R : J'ai étudié plein de films, de documentaires et je me suis rendu compte qu'il ne fallait pas du tout passer par là. Parce que Malik entre en prison et ne connait rien, il fallait que ce soit mon cas. Je devais arriver vierge du personnage. Je me suis fais passer pour un SDF dans Paris. C'est une société parallèle : le premier te propose un verre, le deuxième te regarde violemment comme quelqu'un qui empiète sur son territoire. Le soir, je suis allé au cinéma pour voir la réaction des spectateurs. Pour eux, tu n' existes pas.


Sortir : Quel genre de metteur en scène était Audiard sur le tournage ?
T.R : Avec Jacques, il y a toujours cette contrainte de direction, mais il y a de l'espace, il vous laisse improviser, habiter le personnage du moment qu'on garde le sens de la scène. C'est difficile mais jouissif.

Sortir : Quand votre personnage entre en prison, le spectateur ne connait rien de sa vie d'avant. Avez-vous été aiguillé sur son passé ou avez-vous dû en imaginer un pour justifier ses actes ?

T.R : Sur papier, le passé du personnage n'existait pas. Le réalisateur a certainement son idée, j'ai eu la mienne mais je l'ai abandonnée. Se dire que c'est un sans-abri donne un éventail énorme de possibilités et suffisait pour le rôle. Il a fallu que je crois complètement au personnage, et à un moment, ça en devient perturbant. Sorti du tournage, je n'avais pas conscience de cette situation d'enfermement. J'étais limite agoraphobe, je ne supportais pas la foule, je ne pouvais pas boire un verre avec des potes ! J'ai mis deux mois à me défaire du personnage.

Sortir : A Cannes, Audiard a présenté ce film comme le parcours d'« un garçon qui doit tout à la prison » en précisant qu'il ne pensait « pas que ce soit un cas isolé »...
T.R : Je n'ai pas envie de dire que la prison apporte aux gens, c'est vraiment un endroit horrible. Mais ça peut les changer, ils font un choix de vie. J'ai connu un mec qui avait fait de la taule. La peur d'y retourner l'a poussé à construire quelque chose. Il ne parle pas beaucoup avec les autres et a du mal à se fondre dans un groupe. D'autres en sortent et y retournent. J'en connais même qui sont mieux là-bas. Dehors, les mecs sont perdus, n'ont pas de vie sociale. Alors qu'en prison, il y a des codes. Ils se sentent exister.


Sortir : Le titre du film reste très énigmatique. Un prophète, mais de quoi ?
T.R : Jacques voulait jouer sur l'ironie. Il n'y a pas de dimension messianique, je n'y vois rien de religieux. Le titre annonce un nouveau type de criminel, qui s'est construit en partant de rien.

Sortir : A l'intérieur, La commune, Un Prophète : jusqu'ici vous ne versez pas franchement dans la comédie...
T.R : Je ne me sens pas encore prêt à faire rire les gens au cinéma, c'est très difficile. Mais j'imagine ce métier comme un pays à découvrir, je n'en suis encore qu'au début. J'ai toujours aimé le cinéma de genre : je pense qu'il permet de rendre crédible une autre réalité. Et c'est vrai que les personnages sombres m'attirent même si je n'ai aucun point commun avec eux. Ils sont complexes et intéressants. Et visiblement, ces rôles me correspondent puisque j'ai passé beaucoup d'essais et ce sont les seuls pour lesquels j'ai été retenu.

Sortir : Comptez-vous renouveler l'expérience du théâtre ("Libres sont les papillons") ?
T.R : Je ne suis pas encore tombé sur quelque chose qui me fait vibrer. Quand je joue une pièce, il faut que j'y mette toutes mes tripes. La scène m'impressionne plus que la caméra.

Sortir : Vous êtes-vous déjà remis au travail ?

T.R : Avec le réalisateur de Tahar, l'étudiant (docu-fiction dont il est le héros, NDLR), Cyril Mennegun, nous bossons sur une idée de film autour de la schizophrénie. Le personnage principal est libre mais s'enferme tout seul au fur et à mesure. Il n'est pas question d'effets spéciaux, mais de parler des malades qu'on ne voit pas, de ceux que l'on n'interne pas, et qui sont rejetés de partout. J'aime explorer des personnages différents. J'aime explorer l'humain.

Propos recueillis par Jonathan Blanchet. Photo : Charlotte Clidi